Tout l’enseignement de Jésus est résumé dans ces deux mots « notre Père ».
Notre : Non pas un père qui nous appartient, comme on peut dire « notre maison, notre projet » ; on ne met pas la main sur Dieu, on ne le possède pas, on ne le manipule pas. Le texte grec dit plus exactement « Père de nous ». Cependant l’adjectif possessif indique qu’il y a un lien privilégié, un lien très étroit et très profond entre Dieu et nous.
Non pas « Mon Père » à qui j’ai quelque chose à dire ou à demander. Toute la prière est à la 1ère personne du pluriel : « notre… nous ». C’est que je ne peux pas être chrétien tout seul ; dès lors que j’ai été baptisé, je suis entré dans une communauté, l’Eglise. Elle repose sur les deux commandements qui ne font qu’un : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Je ne peux pas m’adresser à Dieu égoïstement, un petit Dieu bien à moi, qui ne concerne que moi. Non : Dieu est le Père de tous les hommes, quels que soient leurs qualités et leurs défauts. Son amour s’adresse à chacun, un par un, avec la même mesure pour chacun.
Dès lors que je dis « notre Père », je ne suis plus seul, je suis en connexion avec tous ceux qui le prient ici et ailleurs. A moi d’essayer de le vivre dans l’amour du prochain, qui élargit le cœur. Les souhaits que j’exprime, les demandes que je présente dans cette prière s’appliquent pour tous les hommes : chacun d’eux est mon prochain, je suis en communion avec eux. Cela ne m’empêchera pas d’ajouter, mais ensuite, des souhaits particuliers, des demandes qui ne concernent que moi.
Père : certains ont voulu faire de Jésus un révolutionnaire. Il l’est, non pas sur le plan social, mais par cette révélation : le Dieu Créateur que l’on craignait, ce Dieu est « père ». Tout change : la crainte est remplacée par l’amour. Jésus le martèle dans les évangiles : le mot « Père » y figure 183 fois. Jésus insiste sur l’étroite relation d’amour entre lui et « mon Père », entre nous et « votre Père ».
Oublions les faiblesses des pères terrestres et considérons le Père qui doit nous servir de modèle dans les trois rôles qu’on attend de lui :
– Il est celui qui donne la vie. Dieu nous la donne doublement. Il est le Créateur de tout l’univers, nous tenons de lui la vie terrestre. Et il nous donne la Vie nouvelle de la nouvelle création en la personne du Christ : il nous donne sa propre Vie par le don de l’Esprit Saint.
– Il donne la loi. Il est en quelque sorte l’éducateur, celui qui structure son enfant en lui imposant des limites, en lui disant ce qui est autorisé et ce qui est interdit. Combien d’enfants, à notre époque, sont désorientés par manque de père. Le démon a bien compris que c’était là une base d’action pour lui dans son œuvre de destruction.
– Le père est celui qui aime. Cela nous semble évident. C’est en particulier ce que l’on dit à propos des enfants adoptés : celui qui accueille et aime un enfant, bien qu’il ne soit pas de lui, peut de plein droit être appelé « père ». L’amour d’un père pour son enfant doit donner une image de l’amour de Dieu, amour total et inconditionnel. Le père aime son enfant parce que c’est comme ça, et non pas parce que l’enfant ferait preuve de qualités ou de mérites le rendant aimable. Par le baptême, Dieu a fait de nous « ses enfants d’adoption » ; il nous aime parce que c’est son choix.
Nous disons à Dieu « Père », mais l’Esprit Saint nous a appris à dire « Abba, papa ». C’est un mot simple, direct, chargé d’affection et d’amour. Ainsi, chaque fois que nous le disons, c’est comme si nous retournions chez nous, à la maison, l’endroit où nous avons toujours notre place, où chacun peut trouver sa place car, dit Jésus, « dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures ». C’est là que retourne le fils prodigue : « Je me lèverai et j’irai vers mon père ». Un père qui l’accueille sans conditions. Tel est notre Père des cieux. « Je crois en Dieu le Père tout-puissant » : sa puissance n’est pas celle d’un magicien, elle est une puissance d’amour.
Pour nous qui nous promenons dans le ciel avec nos avions et nos fusées, cette expression n’a pas beaucoup de sens ; lors du 1er vol d’un homme dans l’espace, Youri Gagarine a dit : « Je n’y ai pas vu Dieu. » Mais pour un hébreu, autrefois, c’était très différent. Ils divisaient l’univers en deux lieux qui s’opposaient : la terre, monde matériel, domaine des personnes et des êtres vivants, des choses et de ce qui est palpable et visible ; le ciel, le lieu dans lequel l’homme ne peut aller, domaine de l’air immatériel, de l’invisible, de l’inatteignable, du spirituel.
Dire de Dieu qu’il est « aux cieux » ne le situe pas dans l’espace, dans un lieu éloigné, ce qui nous fait automatiquement croire qu’il serait un Père indifférent, qu’il n’est pas proche de nous. Tout le contraire de ce que Jésus nous révèle sur lui. L’expression veut dire que Dieu n’est pas une réalité terrestre, matérielle. Il n’a rien à voir avec les idoles sculptées dans la pierre ou le bois : « Elles ont des yeux et ne voient pas, des bouches et ne parlent pas, des oreilles et n’entendent pas », disent plusieurs psaumes. Si nous gardons un esprit rationnel, et le cartésianisme nous y pousse, nous avons du mal à concevoir un Dieu invisible, qui échappe à toute mesure physique ou chimique. Dieu dépasse la matière, il est « le Tout-Autre », non pas créé comme les divinités grecques ou romaines, mais Créateur lui-même et vivant de toute éternité. Il n’est pas soumis par les limites du temps et de l’espace : mettre de telles limites à Dieu, ce serait le rendre imparfait.
Les enfants, les cœurs simples, eux, comprennent très bien cela. C’est pourquoi Jésus nous demande de leur ressembler. « Aux sages et aux savants, tu caches ton mystère, mais au cœur de l’enfant, tu dis que tu es Père. » Et ce n’est pas le fruit de leur imagination. C’est que Dieu habite en eux ; Dieu habite le cœur de l’homme qui lui laisse un peu de place. « Fais-toi capacité, je me ferai torrent », dit-il à Ste Catherine de Sienne. Nous sommes limités par notre corps, mais nous avons en nous ce germe spirituel, cette parcelle de Dieu qui nous dit que nous sommes faits pour bien plus que cela : nous sommes faits pour être « aux cieux » nous aussi. « Ta Face est ma seule patrie, elle est mon royaume d’amour », dit Ste Thérèse de Lisieux dans un poème.
Là est notre demeure, notre vraie patrie. Puisque nous sommes enfants de Dieu par notre baptême, nous sommes destinés, si nous le voulons, à retrouver la demeure éternelle auprès de notre Père, la demeure que l’homme a perdue aux origines en voulant se prendre pour Dieu. Au jardin d’Eden, dit la Bible, Dieu aimait venir se promener le soir pour bavarder avec Adam. Par sa faute, l’homme s’est coupé de cette proximité mais Dieu, lui, ne l’a jamais abandonné. C’est vers la demeure de son père terrestre que retourne le fils prodigue, elle symbolise notre retour à tous vers la demeure céleste où nous attend notre Père des cieux ; c’est là que nous devons être. « Je vous ramènerai sur votre terre », déclare Dieu au prophète Ezéchiel ; il parlait du retour d’exil pour le peuple d’Israël, il nous parle aujourd’hui de notre demeure céleste.
Cette demeure nous est promise par Jésus. C’était un des sujets de son dernier entretien avec ses disciples, que St Jean nous rapporte: « Je vais vous préparer une place. Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous soyez, vous aussi. » Et plus tard, Jean décrit dans l’Apocalypse la vision qu’il a eue de la nouvelle création : « Je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle… Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu… J’entendis alors une voix clamer : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. » Nous y avons notre place si nous le voulons. Pas de pessimisme : le 1er à y entrer, c’est le bandit qui s’est tourné vers lui sur la croix.
Soyons des enfants, soyons capables de nous émerveiller, comme le Petit Prince à qui le renard apprend : « L’essentiel est invisible pour les yeux ; on ne voit bien qu’avec le cœur. »
Nous commençons ici la liste de 7 demandes, 3 concernant Dieu et 4 concernant les hommes. Il faut se rappeler que, dans la Bible, les chiffres sont symboliques : 7 est le nombre de la perfection de la création divine, réalisée en 7 jours ; 3 est le nombre divin, celui de la Trinité ; 4 est le nombre de ce qui est terrestre (4 points cardinaux, 4 éléments). La prière réunit ainsi nos deux sources de vie, nos deux natures, spirituelle et terrestre. Trop habitués à « réciter » le Notre Père, nous nous précipitons souvent vers les 4 dernières demandes, nous avons toujours quantité de choses à demander à Dieu. Un peu de patience, de courtoisie orientale : commençons par nous intéresser à Dieu lui-même. Pensons au Père que nous aimons, j’espère, avant de penser à nous. « Messire Dieu premier servi », disait Jeanne d’Arc ; Salomon, avait bâti le Temple pour Dieu avant son propre palais.
Le nom est ce qui fait exister une personne aux yeux des autres, ce qui met en relation avec les autres. Quand, par colère, on veut couper les ponts avec quelqu’un, on dit : « Oh ! Celui-là… » et l’on gomme son nom et sa personne. Que Dieu ait un nom est preuve qu’il n’est pas une entité, un simple esprit ou une invention : il est Quelqu’un. Je crois en Quelqu’un et non en quelque chose. En priant, je m’adresse à Quelqu’un, qui entend, qui écoute, qui sait et qui voit. Même si je pense parfois qu’il y met du temps ou qu’il fait la sourde oreille. Mais cela est une autre question.
Quel est le nom de Dieu ? Dans la personne du Fils, il porte un nom, ce qui est normal pour un homme, car il a été vraiment homme, il n’a pas fait semblant. Le Fils est « Emmanuel – Dieu avec nous » et Joseph, accomplissant son rôle de père, lui donne le nom indiqué par l’ange, « Jésus – Dieu sauve ». Il s’inscrit dans la lignée des Yeshua, Josué. Mais le Père, quel est son nom ? Moïse le lui a demandé. Il lui a répondu par le tétragramme (4 lettres) YHWH, mot imprononçable puisque sans voyelles, si bien que nous avons toutes les difficultés à le traduire dans nos éditions de la Bible. Benoit XVI a proposé, par respect pour nos frères juifs, qui ne prononcent pas le nom de Dieu, de faire comme eux et donc d’éviter nos « Yahvé, Jéhova » ou autre traduction et de dire comme eux « Le Seigneur… Adonaï ». Connaître exactement le nom de Dieu, ce serait le connaître parfaitement alors que notre intelligence est très limitée, ce serait pouvoir mettre la main sur lui, en faire un dieu à notre échelle.
Au lieu de cela, il nous est demandé de respecter le nom de Dieu. Combien aujourd’hui ont oublié que jurer par le nom de Dieu est une offense, un péché. C’est pourquoi le père Coton, confesseur du roi Henri IV, lui demandait de dire « Jarnicoton » au lieu de l’horrible « Jarnidieu » (je renie Dieu). Le nom de Dieu est « saint ». Dans la Bible, ce qui est « saint » est ce qui n’est pas terrestre : Dieu seul est saint, trois fois saint, nous le chantons ainsi à la messe. Ce qui est « saint » est « ce qui est autre, séparé, à part ». Sanctifier le nom de Dieu, ce n’est pas lui donner la sainteté qu’il a déjà, nous en serions bien incapables ; Dieu seul donne la sainteté. C’est le reconnaître « Autre », le différencier des réalités qui font le quotidien de notre vie.
Que veut dire Jésus quand il nous dit de demander, dans ce modèle de prière, que le nom du Père soit sanctifié ? Il nous fait prendre conscience que, si le nom de Dieu est à part, il ne peut entrer en concurrence avec nos autres préoccupations, il n’est pas sur le même plan. Il ne nous demande pas de renoncer à toute préoccupation matérielle, non ; lui-même en a eu en tant qu’homme. Il ne nous demande pas de nous morfondre dans l’ascétisme. Mais il nous demande de mettre au-dessus du reste la préoccupation de vivre fidèlement avec ce Tout-Autre – puisque telle est la signification du mot « saint » –, ce Père céleste, le Père qui nous aime. Nous sommes « dans le monde », dit saint Jean, oui, nous en avons les préoccupations bien nécessaires. Mais nous ne sommes pas « du monde » ajoute-t-il et nous reconnaissons que les préoccupations terrestres ne sont pas la seule réalité qui compte pour un chrétien.
Dieu règne, dit la Bible, de l’Exode jusqu’à l’Apocalypse. Le psaume 47 est consacré à cette louange : « Dieu est le roi de toute la terre… Dieu règne sur toutes les nations. » Le psaume 93 donne une approche de la façon dont le peuple envisageait cette royauté : « Dieu règne, il est vêtu de majesté. » Une vision fastueuse, digne du Créateur, du Tout-Puissant. On n’approche du roi qu’avec crainte et respect. C’est lui qui donne ou non la victoire contre les ennemis, qui fait vivre, qui juge et châtie. Il est à l’image des rois de la terre, car le peuple exprime l’invisible à partir de ce qui est visible. Mais si Dieu règne, pourquoi demander que son règne vienne ? L’évangile permet de comprendre, Jésus y a très souvent parlé du « Royaume de Dieu », du « Royaume des Cieux ».
Ce royaume s’étend bien « sur toutes les nations », mais il n’y est pas toujours respecté. Jésus le compare à un champ, semé à la fois de bon grain et d’ivraie, à un filet jeté dans la mer et qui ramène toutes espèces de poissons : il faut faire du tri. Trier entre ce qui respecte la Parole et ce qui tombe dans les ronces, le terrain sec ou sur le caillou. Il nous faut donc prier pour que le champ de l’humanité ne soit que bonne terre profonde. A commencer par la terre de notre cœur, en butte au péché. Nous avons là de quoi faire.
« Que ton règne vienne » ne signifie pas que nous attendons de Dieu de tout faire tout seul, c’est le risque. « Dieu a besoin des hommes », c’est le titre du film inspiré du roman de Henri Queffélec « Un recteur de l’île de Sein ». Comment faire ? Le programme nous est tracé par Jésus : d’une part ne pas avoir un cœur de riches, qui n’ont besoin de rien et surtout pas de Dieu ; il nous sera alors difficile d’avoir accès au Royaume et d’y entraîner d’autres. D’autre part garder un cœur d’enfant, qui accepte de dépendre de l’amour de Dieu et qui lui rend son amour, un cœur qui regarde le monde et les autres avec le regard de Dieu. Enfin, mettre en application dans nos vies l’esprit des Béatitudes. C’est ce qu’écrit saint Paul aux Romains : « Le Royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. » La préface de la messe du Christ-Roi dit également que le règne de Dieu est « règne de vie et de vérité, de grâce et de sainteté, de justice, d’amour et de paix. » Tout cela passe par notre façon de vivre et d’agir.
Programme difficile ? Pas autant que nous le croyons. Dieu ne nous demande rien qui ne soit à notre mesure, à notre mesure de pécheurs désireux tout de même d’essayer de bien faire. Jusqu’à la 11ème heure de la journée, il embauche pour travailler à sa vigne. Avec le même salaire pour tous. Si nous en doutons, voyons l’exemple du seul saint attesté, celui que nous appelons « le bon larron » ; larron tout de même, pour avoir mérité la croix. Au dernier moment de sa vie, il ouvre son cœur au « règne de vérité » : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton royaume ». Quelle vision a-t-il au juste de ce royaume ? Au soir de la Cène, les disciples eux-mêmes n’en avaient encore qu’une vision terrestre, demandant à Jésus si c’était le moment où il allait établir sa royauté, prendre le pouvoir en Israël. La réponse de Jésus est éclairante sur ce point : il promet au brigand d’être le jour-même avec lui «dans le Paradis ». On passe du terrestre au spirituel, du visible à l’invisible.
Ce sont des réalités bien lointaines ? Que nenni. « Convertissez-vous, crie Jean-Baptiste, le royaume de Dieu est proche. » « Convertissez-vous, dit Jésus après lui, le royaume de Dieu est proche. » Et il dira même plus tard : « Il est là, au milieu de vous. » Le règne de Dieu, nous l’attendons avec le retour définitif du Christ, disons-nous à la messe après le Notre Père. Nous aimerions hâter ce retour pour que tout aille bien dans le monde. Mais regardons bien : le Royaume est déjà là, nous le manifestons chaque fois que nous agissons avec amour, avec compassion, avec fraternité. « C’est Noël chaque fois que… C’est Noël sur la terre chaque jour », chantait John Littleton. Oui, le règne de Dieu est là chaque fois que…
Voilà une demande sur laquelle nous pouvons facilement butter. Elle est un acte d’abandon au Seigneur, un acte de confiance par lequel nous remettons toute notre vie entre ses mains. Or nous préférons garder les cartes en main, décider comment conduire notre vie. Cela nous semble plus prudent. Bien sûr, nous nous rappelons la prière de Jésus à Gethsémani : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse. » Nous admirons son acceptation, mais cet exemple, justement, nous garde réticents : où la volonté de Dieu nous mènera-t-elle ? Ne va-t-elle pas briser nos rêves de bonheur, nos projets d’avenir ?
Au juste, quelle est la volonté de Dieu pour nous ? Sommes-nous capables de le découvrir avec nos petites cervelles de moineaux ? Notre intelligence est-elle assez vive, assez pénétrante, pour comprendre le projet de Dieu pour les hommes ? Tordons le cou à notre orgueil de petites créatures fière d’elles, faisons acte d’humilité et laissons agir en nous la foi, la confiance en la Providence divine. C’est la foi qui nous éclaire sur toute l’histoire de la relation entre Dieu, Père, et les hommes dont il veut faire ses fils. C’est une histoire d’amour et l’amour n’a pas toujours besoin d’être prouvé, il se vit. Certes, faire totalement confiance n’est pas facile : nous accordons plus aisément notre confiance à une personne que nous voyons qu’à un Dieu que nous ne voyons pas. C’est bien là ce qu’on appelle « le combat spirituel ». Jésus a été confronté à ce combat quand le démon lui a proposé par trois fois de tirer un profit personnel de sa position de Fils de Dieu.
Puisqu’il a su se tirer d’affaire face à Satan, regardons et écoutons Jésus dans l’Evangile. « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre. » « Je ne puis rien faire de moi-même : selon ce que j’entends, je juge ; et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » « Je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » Et quelle est cette volonté ? Lui seul peut nous le révéler : « La volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. » « La volonté de mon Père, c’est que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour. »
Nous rejoignons la demande précédente du « Notre Père ». Cela tient à ce que j’appellerais, à défaut d’autre mot, la personnalité de Dieu : il est un Etre de relation, d’Amour, entre le Père et le Fils, par le lien de l’Esprit. L’amour dans les couples chrétiens est à l’image de cet amour trinitaire : vient un moment où l’on veut que cet amour se communique. Il se communique en donnant la vie. Voilà l’essentiel de la volonté divine : la vie, l’amour. Un amour indéfectible, auquel Dieu reste fidèle : il veut pour chacun de nous la vie éternelle et la résurrection. Forts de cette constante promesse de Dieu, deux grands saints ont compris cela et ont accepté de se livrer à lui en toute confiance.
Prière de St Ignace
Prenez, Seigneur, ma liberté entière. Voici ma mémoire, mon intelligence, toute ma volonté. Tout ce que je suis, tout ce que je possède, c’est vous qui me l’avez donné ; je vous le rends sans rien me réserver, disposez-en selon votre bon plaisir. Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce ; j’en serai assez riche et je ne désire rien d’autre.
Prière de St Charles de Foucauld
Mon Père, je m’abandonne à toi. Fais de moi ce qu’il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j’accepte tout. Pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures, je ne désire rien d’autre, mon Dieu. Je remets mon âme entre tes mains. Je te la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur, parce que je t’aime, et que ce m’est un besoin d’amour de me donner, de me remettre entre tes mains, sans mesure, avec une infinie confiance, car tu es mon Père.
Ayons le regard de Dieu sur son œuvre : pour lui, la Création est une, globale, il n’y a pas de séparation entre le Ciel et la Terre. La volonté de toujours de Dieu est que les réalités de son Royaume céleste soient vécues pareillement sur terre. Reprenons les caractéristiques de ce Royaume dans la fiche « Que ton règne vienne » : grâce et sainteté, vie, vérité, amour, justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Telle est la demeure de Dieu, le monde spirituel où rien ne s’oppose à sa volonté ; elle y est pleinement accomplie. Sur la Terre, au contraire, par la mauvaise volonté des hommes dès le début et sous l’action des démons, les choses ne vont pas toujours au mieux. Mais aux yeux de Dieu, cette séparation est artificielle : tout ce qui nous concerne le concerne et tout ce qui le concerne devrait nous concerner. A bien y regarder, il est de nombreux hommes, depuis toujours, qui œuvrent pour que le Paradis commence dès ici bas avec l’aide de Dieu. Ils suivent sa volonté.
Prenons par exemple la joie. Elle s’exprime par la louange. C’est ce à quoi s’appliquent les anges et les saints dans le Ciel. L’Apocalypse se fait l’écho de leur puissante louange : « Alleluia ! Salut, gloire et puissance à notre Dieu… Soyons dans l’allégresse et dans la joie, rendons gloire à Dieu. » De notre côté, sur terre, nous nous y associons par la proclamation après le Notre Père : « C’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. » Au Livre de Daniel, les trois jeunes jetés dans une fournaise qui ne les brûle pas ne cessent de louer : « Bénis sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères. A toi louange et gloire éternellement ! » Le peuple juif se réjouit quand il fait mémoire de ce que Dieu a accompli en sa faveur et scande : « Eternel est son amour !» Bien que Jésus veuille imposer le silence après un miracle, « tous furent saisis de crainte, ils glorifiaient Dieu. » Pensons aussi au cantique de louange de St François d’Assise sur la création.
Si nous regardons l’amour, il s’applique lui aussi « sur la terre comme au ciel ». Pour nous sur terre, le grand commandement de l’amour du prochain est certainement celui pour lequel nous sommes les plus fautifs. Il n’empêche, nous essayons et Dieu nous en sait gré. Certains ont appliqué ce commandement jusqu’au don de leur vie, à l’imitation de Jésus. Les martyrs de tous les siècles l’ont donnée pour l’amour de Dieu ; d’autres, Maximilien Kolbe, Arnaud Beltrame, par amour du prochain. Chacun de nos gestes d’amour nous tient en union avec ceux qui nous précèdent au Paradis : c’est la communion des saints. Ils intercèdent pour nous car l’amour ne s’arrête pas avec la mort. « Aimez-vous les uns les autres » est un commandement éternel.
Le manque d’amour est aussi la cause de nos fautes en ce qui concerne la justice et la paix. Il y a certes beaucoup à redire à ce sujet sur terre. Justice et paix s’appliquent parfaitement au Paradis. Un de mes professeurs expliquait qu’il n’y a aucune jalousie entre les élus : certains ont un verre plus grand ou plus petit que celui des autres, mais chacun est content car son verre est plein. « Mon verre n’est pas grand, a écrit Musset, mais je bois dans mon verre. » Pensons aux assoiffés de justice et aux artisans de paix dans notre monde, dont certains ont été tués à cause de cela. Au 21ème siècle, l’association « Artisans de paix » propose une voie de conversion spirituelle de la pensée, conduisant à la construction d’une fraternité démocratique concrète et de paix. Et combien donnent de leur temps, de leurs années dans un service humanitaire ou de coopération.
Ainsi, la volonté de Dieu est faite dans le Ciel, elle est toujours à faire sur Terre, qui est le lieu du combat. Chacun à notre échelon, nous pouvons agir pour que le nom de Dieu soit respecté dans nos familles et par nos amis, pour que Dieu ait une place privilégiée, une place royale dans notre propre vie, pour mettre en pratique une des réalités du règne de Dieu (justice, vérité, etc…). Ce sera notre façon de dire comme le psalmiste : « Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. »
On ne peut demander qu’à quelqu’un de réel ; c’est à une Samaritaine, pas à un esprit, que Jésus demande : « Donne-moi à boire. » Et, si possible, on demande à quelqu’un qui a. Cette demande signifie donc que nous croyons que Dieu existe bel et bien, qu’il est une Personne : une des trois personnes de la Trinité, le Père à qui s’adresse notre prière. Et nous croyons que Dieu est le maître de tout, qu’il possède tout et peut donc nous donner tout ce qu’il y a de bon, puisqu’il n’y a rien de mal en lui. « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira », dit Jésus. Et St Paul écrit aux Corinthiens : « Dieu peut vous combler de toutes sortes de grâces, afin que, possédant toujours en toutes choses de quoi satisfaire à tous vos besoins, vous ayez encore en abondance pour toute bonne œuvre. »
Attention toutefois à ne pas nous tromper d’adresse pour nos demandes. Faisons confiance à celui qui est « la Lumière du monde », et non au « père du mensonge », au « prince des ténèbres ». Le démon a effectivement du pouvoir, du moins jusqu’au retour du Christ, qui y mettra fin définitivement. Il a essayé son pouvoir de persuasion sur Jésus lui-même, par des promesses trompeuses : « Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. » Aujourd’hui encore, certains font appel à ce mauvais conseiller pour obtenir gloire et facilités terrestres. Hélas !
Attention également à demander convenablement. Exiger, ce n’est pas demander. C’est ce qu’a fait sans aucun ménagement le fils prodigue : « Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. » Nous pouvons avoir tendance à exiger de Dieu, à jouer les enfants capricieux. Nos demandes sont alors assorties de chantage : « Si tu ne me donnes pas…, je… » Mais quel chantage pouvons-nous exercer sur Dieu ? Il n’y a que l’amour, son amour pour nous et notre amour pour lui, qui peut le faire craquer. Puisque nous sommes enfants de Dieu par notre baptême, demandons comme le font des enfants pleins de confiance et ne tapons pas du pied si nous n’obtenons pas tout de suite. On demandait à un enfant : « Alors Dieu n’a pas exaucé ta demande ? – Si, il l’a exaucée, mais il m’a répondu : « Pas maintenant, plus tard. »
Et que possède Dieu que nous pouvons lui demander ? Relisons l’Ecriture et notons. La liste des dons possibles est très longue. Bien sûr, nous avons en tête nos besoins matériels, pour nous-mêmes ou pour d’autres. « Votre Père, dit Jésus, sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l’ayez demandé. » C’est pourquoi il nous conseille de nous centrer sur l’essentiel : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, tout le reste vous sera donné par surcroît. » Vous pouvez donc piocher votre liste de courses dans ce qui suit, sachant que Dieu donne à profusion :
– Il nous donne la terre, nous l’avons déjà : « Aux hommes il a donné la terre », dit le psaume 115. Notre humanité commence seulement à s’inquiéter de la façon dont elle a entretenu ce cadeau.
– Il nous a donné la vie et il continue en accordant des héritiers comme il l’a fait pour ceux qui ne l’espéraient plus : il a donné Isaac à Sarah et Abraham, Samuel à Anne et Elqana, Jean-Baptiste à Elisabeth et Zacharie. « Rien n’est impossible à Dieu », dit l’ange Gabriel à Marie.
– Encore plus, il nous a donné son Fils unique, et les hommes ne se sont pas privés d’en faire ce qu’ils voulaient. Par la mort sur la croix et la résurrection de ce Fils, il nous donne la victoire sur le mal, si nous acceptons de nous lancer dans le combat intérieur, et il nous donne accès à la Vie éternelle, sa propre vie dans son Royaume : « Tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin qu’il accorde la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. » Rien que ça !
– Jésus nous donne la paix et le repos. « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. » « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous un fardeau, et je vous donnerai du repos. »
– « Il nous a donné, dit St Pierre, tout ce qui contribue à la vie et à la piété. » C’est-à-dire qu’il nous a donné et continue de nous donner son propre Esprit : « Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent.» Et l’Esprit Saint vient avec ses sept dons ! Quand je disais « profusion » !
Cerise sur le gâteau : « Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel. » Donner, c’est donner, reprendre, c’est voler. Et tout est gratuit. « Venez, dit-il, achetez sans rien payer. »
Que veut dire cet « aujourd’hui » ? Au pire, il se rattache à notre nature marquée par le péché et il signifie que nous voulons « tout tout de suite ». Le « hui » vient du latin « hodie » qui signifie « ce jour-ci ». Le mot « aujourd’hui » est donc en lui-même un pléonasme, nous demandons avec insistance « maintenant-maintenant ». Caprice d’enfants exigeants, manque de confiance, peur de manquer. Nous sommes depuis longtemps formatés par la société de consommation, consacrée au superflu et non à l’essentiel, aux dépens de ce qui est vraiment nécessaire. A quoi Jésus nous répond : « A chaque jour suffit sa peine. »
« Aujourd’hui » est un moment éphémère : qu’est-ce que 24 heures au regard de toute une vie ? Le psaume 102 fait le constat réaliste : « L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe ; comme la fleur des champs, il fleurit ; dès que souffle le vent, il n’est plus, même la place où il était l’ignore.» « Ma vie n’est qu’un instant, une heure passagère. Ma vie n’est qu’un seul jour qui m’échappe et qui fuit. Tu le sais, ô mon Dieu ! Pour t’aimer sur la terre, je n’ai rien qu’aujourd’hui » (poème de Ste Thérèse). Jésus nous met en garde en parlant du riche qui veut abattre ses greniers pour en construire de plus grands : « Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme.»
Sur la ligne du temps, l’instant présent est en perpétuel déplacement : pendant que je saisis ces mots, le début de ma phrase est déjà du passé. C’est pourquoi la philosophie cale pour définir le présent, sauf à dire que c’est l’instant insaisissable dans lequel nous vivons. Malheureusement, nous nous angoissons vite devant cette fuite du temps, qui ne passe pas vite quand on est jeune et trop vite quand on est vieux. Cet état d’esprit fait le bonheur des spécialistes du bien-être, dont les conseils semblent tirés de la Sagesse biblique, bien qu’ils se bornent à donner les clés d’une jouissance terrestre : « En vivant pleinement le moment présent, nous nous libérons des regrets du passé et des angoisses de l’avenir. Cela nous permet de voir la beauté des petites choses qui se cachent dans la vie quotidienne. » Ou encore : « Ne rien attendre de spécial, c’est aussi demeurer ouvert à tout ce qui peut arriver. Et le saisir au passage. C’est cela la sagesse. Ne pas agripper n’importe quoi, mais ce qui peut faire vivre, ce qui permet de durer. Ce qui suscite la joie.» La sagesse orientale ne disait pas autrement : « Si tu es déprimé, a dit Lao Tsu, tu vis dans le passé. Si tu es anxieux, tu vis dans le futur. Si tu es en paix, tu vis dans le présent. »
La foi en Dieu élargit notre champ de vision et nous dit que « aujourd’hui » n’est pas seulement celui de notre temps mortel, il est l’Aujourd’hui de Dieu. Quand Jésus parle pour la 1ère fois dans la synagogue de Nazareth, il lit un extrait du prophète Isaïe ; et pourtant il commente : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Ecriture.» 800 ans les séparent et la parole est toujours d’actualité. De même pour nous quand nous lisons le psaume 95 : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur.» Plus de 20 siècles nous séparent de l’auteur du psaume, et sa parole est toujours vraie aujourd’hui. Quand Jésus dit à Zachée : « Aujourd’hui il me faut demeurer chez toi », nous pouvons relire cette déclaration en remplaçant Zachée par notre prénom. D’un bout à l’autre de ce qui est pour nous le temps, chaque instant est « aujourd’hui » pour Dieu. St Paul l’écrit aux Hébreux : « Jésus Christ est le même hier et aujourd’hui, il le sera à jamais. » C’était le thème du jubilé de l’an 2000.
« Vis le jour d’aujourd’hui, Dieu te le donne, il est à toi. Le jour de demain est à Dieu, il ne t’appartient pas. Ne porte pas sur demain le souci d’aujourd’hui. Demain est à Dieu, remets-le lui. Le moment présent est une frêle passerelle. Si tu le charges des regrets d’hier, de l’inquiétude de demain, la passerelle cède et tu perds pied. Le passé ? Dieu le pardonne. Vis le jour d’aujourd’hui en communion avec lui. Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un être aimé, regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité. » Sœur Odette Prévost, Petite sœur de Charles de Foucault, assassinée en Algérie le10 novembre 1995.
Est-il raisonnable de demander à Dieu de satisfaire des besoins matériels ? Certains diront que non, en s’appuyant sur des versets des évangiles de Jean et Matthieu : « Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai » et « Tout ce que vous demanderez avec foi par la prière, vous le recevrez. » Et de commenter : puisqu’il s’agit de demander « avec foi » et « en mon nom », tout ce qui n’a pas de rapport avec la personne de Jésus et ce qu’il représente n’a rien à faire dans nos prières. D’autre part, avons-nous assez de foi pour que Dieu se soumette ainsi à notre volonté, n’est-ce pas le contraire qui doit se faire ? Et d’ajouter que, si les prières de demande liturgiques se terminent par « par Jésus, le Christ, notre Seigneur », elles ne concernent que des demandes spirituelles.
Soit. Mais la Bible nous donne de nombreux exemples qui montrent que Dieu se plie à nos demandes matérielles, du moins celles qui sont vitales : au désert, le peuple râle ; Dieu lui donne de l’eau, la manne, des cailles. Que serait devenu notre « petit Jésus de la crèche », s’il n’avait pas été nourri, vêtu, logé, éduqué pendant son enfance ? Adulte, Jésus en a retenu quelque chose : il sait qu’on ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres, qu’on ne répare pas un vêtement n’importe comment, qu’on met du levain dans trois mesures de farine. St Luc rapporte que des femmes les assistaient de leurs biens, lui et ses disciples. Si Dieu est devenu vraiment homme, il en a éprouvé les besoins nécessaires à la vie.
Il nous met les idées bien en place : Dieu nous a créés pour la vie, pas pour la mort, il prend donc soin de notre vie terrestre. Si nous avons foi en lui, nous n’avons pas à en faire notre préoccupation prioritaire. Pour la nourriture et le vêtement, Jésus nous renvoie aux moineaux du ciel et aux lys des champs : nous valons mieux qu’eux. Cela, il nous le donne, tout au moins avec notre collaboration par notre travail. Mais alors que dire de tous ceux qui sont démunis de cet essentiel ? Sur ce point, Jésus nous renvoie à notre responsabilité, en tant que tous frères : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » dit-il aux disciples pour nourrir la foule… à partir de quelques pains et poissons, que le jeune garçon accepte de donner. C’est son acceptation qui permet le miracle. Toute la misère du monde n’est pas la faute de Dieu, elle est celle de l’homme, de chacun à sa mesure.
« Notre pain de ce jour ». Sachons nous limiter. « Pas le pain d’hier, il est bouffé, disait Guy Gilbert ; pas celui de demain, il n’est pas encore cuit. » Mais de quel pain s’agit-il ? Bien sûr du pain corporel. Mais inévitablement du pain spirituel. Jésus renvoie le démon à un passage du Deutéronome : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de Yahvé ». Le texte grec qualifie le pain « épiousion », que nous traduisons par « de ce jour » ou « quotidien », ce qui n’est pas tout à fait pareil. Mon dictionnaire grec dit « de demain ; quotidien ». La difficulté de traduction tient au fait que ce mot n’existe qu’une fois dans tout le Nouveau Testament, sans comparaison possible. Le mot vient de « épi = au-dessus » et « ousia = essence, substance, existence ». Si le pain à demander est « de demain », il ne s’agit pas du pain matériel. Ce pain est « au-delà de la substance, de l’existence concrète » : c’et le demain du Royaume de Dieu que nous attendons. Les orthodoxes disent ainsi « notre pain substantiel » ou « notre pain essentiel ». Que Dieu nous donne aujourd’hui sur terre les dons spirituels dont nous avons besoin pour entrer dans son Royaume éternel. Voilà le sens profond de cette demande.
Le chrétien qui se passe de la lecture fréquente de la Parole de Dieu met son âme en danger de mort ; de même s’il se prive du « pain descendu du ciel ». « Je suis le pain de vie, dit Jésus. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » Et n’oublions pas l’autre don de Dieu : de la même façon que des pères pécheurs savent donner de bonnes choses à leurs enfants, « à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il … le Saint Esprit à ceux qui le lui demandent ». C’est le Saint Esprit qui oriente nos prières : en demandant ce qu’il nous inspire, nous sommes sûrs d’obtenir.
Le texte grec, de même que sa traduction latine que nous utilisons encore, disent tout autre chose, il n’y est pas question d’offenses ; ils disent exactement : « Remets-nous nos dettes comme nous avons remis à nos débiteurs ». Si notre traduction a glissé peu à peu vers le « pardon des offenses », c’est peut-être parce que, dans l’évangile de Matthieu, Jésus donne la parabole « du débiteur impitoyable » en illustration de sa réponse à Pierre qui demandait combien de fois il faut pardonner. Pierre proposait 7 fois, chiffre symbolique et bien au-delà des 3 fois exigées par la Loi ; Jésus rétorque « 77 fois » ou « 70 fois 7 fois » selon les traductions. Mais offense et dette ne sont pas du même registre : quelqu’un peut nous devoir bien des choses sans pour autant nous avoir offensés. La remise de dette du texte original va plus loin que le pardon des fautes.
Nous avons donc une dette envers Dieu et, comme toute dette, il faut la rembourser. Elle n’a rien à voir avec un emprunt, qui se solderait par le paiement d’échéances régulières. Ne confondons pas non plus avec les dons de Dieu, même s’ils sont nombreux ; ceux-là sont gratuits, nous fait-il dire par Isaïe : « Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait.» Jésus le dit autrement, à propos de nos demandes essentielles pour la vie : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu, tout le reste vous sera donné en plus. » Oui, Dieu donne. Drôle de commerçant, qui, malgré tout, ne fait pas faillite.
Mais alors la dette ? De quoi s’agit-il ? Non pas de ce qui nous a été donné, mais de ce qui nous a été confié. Viendra pour toute l’humanité, pour chacun de nous, un jour où nous devrons rendre des comptes. Puisque c’est le grand souci actuellement, la Création nous a été confiée… et nous nous rendons compte que nous l’avons gérée davantage pour notre profit personnel, pour le profit de quelques-uns, sans l’entretenir correctement. La sonnette d’alarme est tirée, avant que nous soyons totalement insolvables. Notre prochain nous est confié, au nom de l’amour fraternel que nous lui devons. Sommes-nous solvables, quand on voit dans notre pays réputé riche le nombre croissant de SDF, de familles pauvres, et dans le monde le fossé entre les pays qui se veulent riches et ceux dits « en voie de développement » ?
Une longue déclaration de Jésus et trois paraboles nous disent que nous devrons rendre des comptes. Tout d’abord le jugement qu’il exercera sur l’humanité le jour de son retour, ce que l’on appelle « le jugement dernier ». Le critère sera la façon dont nous avons ou non manifesté notre amour du prochain. La « parabole des talents » précède juste ce passage, avec une application plus large : les trois serviteurs auxquels le maître a remis sa fortune doivent lui rendre les comptes à son retour. Dieu connait nos capacités et nos faiblesses, il nous confie à chacun selon ses possibilités. En ne gardant que le sens actuel du mot « talents » et non son aspect financier, que faisons-nous de nos talents, qu’ils soient physiques, intellectuels ou spirituels ? Comment développons-nous l’image de lui qu’il a mise en nous par le baptême ? Les dons que nous avons reçus servent-ils à notre seul profit ou à celui de nos frères proches ou lointains ? Les mettons-nous au service du développement du règne de Dieu sur terre ? C’est la même attente de Dieu dans la seconde parabole, celle des « vignerons homicides » : il leur a confié sa vigne et il attend d’en récolter les fruits, ce qu’ils refusent de faire.
La parabole du « débiteur impitoyable » est plus en rapport avec la notion de dette et de pardon. Comme dans tout royaume à l’époque, des fonctionnaires gèrent les affaires d’Etat et rendent leurs comptes ; d’où la somme astronomique que doit ce serviteur : il doit au roi l’argent qu’il est censé avoir récolté sur le territoire qu’il dirige en son nom. Dans l’incapacité de le faire, il demande un moratoire. La surprise est que le roi a pitié de lui et lui remet totalement sa dette. Telle est la miséricorde de Dieu pour chacun de nous. Au regard de sa majesté et de sa sainteté, nous sommes incapables de lui rendre la beauté de son image qu’il a imprimée en nous, comme les empereurs faisaient frapper leur image sur la monnaie. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu », dit Jésus. Le mot grec dit « remboursez ». Mais nous sommes insolvables.
Il est pourtant une chose que nous pourrions lui rendre aisément : notre reconnaissance pour tous ses bienfaits. Elle lui est due. « A toi la louange est due », dit un psaume. Sachons rendre grâce, au moins. Nous savons demander, savons-nous dire merci ?
Voilà une parole qui coince pour beaucoup : ils se sentent coupables quand ils la disent… Certains même ne peuvent pas la dire. Revenons une fois encore au texte original du « Notre Père» et à la notion de débiteurs. De la même façon que nous avons des dettes envers Dieu, nous avons des dettes les uns envers les autres et nous estimons qu’il y a offense quand le prochain ne satisfait pas à ce qu’il nous doit. Que me doit le prochain ? C’est à l’image de ce que je dois à Dieu. Il me doit le respect, le respect de mon nom et de ma personne : dans son jugement sur moi, dans les propos qu’il tient à mon égard. Je peux l’aider gratuitement mais, même alors se mêlent en moi le « sans rien attendre en retour » et le souhait d’un soupçon de reconnaissance. Un ami me doit sa fidélité, sa discrétion, son soutien. Le prochain me doit de respecter ce qui m’appartient. Je vous laisse compléter la liste des sujets et situations qui peuvent être l’occasion d’offenses, de non-respect de ce qui nous est dû légitimement.
La parabole du « débiteur impitoyable » est alors très éclairante. Ce que lui reproche le roi, ce n’est pas d’avoir fait emprisonner son débiteur : il a agi selon la loi, comme le roi envisageait de le faire pour lui. C’est la justice humaine, il est dans son droit s’il l’utilise. Le reproche est autre : « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ? » C’est la Béatitude sur la Miséricorde : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ». « Soyez miséricordieux comme votre Père des Cieux est miséricordieux ». La mansuétude dont a bénéficié le serviteur n’a rien changé en lui, elle ne l’a pas incité à la conversion dans la conduite de sa vie. On pourrait dire qu’il n’a pas fait intérieurement l’expérience de la miséricorde, il a jugé que, de façon inattendue, il s’en tirait à bon compte.
Avant d’être une exigence, la miséricorde est pour nous une expérience à vivre personnellement. Paul écrit aux Ephésiens : « Soyez bons et compatissants les uns pour les autres, vous pardonnant mutuellement, comme Dieu vous a pardonnés dans le Christ. » St Jean va dans le même sens : « Si Dieu nous a tant aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. » Il faut comprendre que l’initiative revient à Dieu et c’est logique : il existe depuis toujours, tandis que nous n’existons que depuis la Création. C’est toujours Dieu qui est « au commencement », comme le dit le début de la Bible. La miséricorde est son invention.
Appliquons cela au Notre Père. Jésus nous y invite à un double pardon : demander pardon à Dieu pour nos péchés et les reconnaître ; mais aussi pardonner aux autres. Dieu et Jésus sont amour : sans pardon il n’y a pas d’amour. Le pardon est une condition nécessaire afin que nous puissions poursuivre notre chemin vers la sainteté. Ce qui a existé en premier, c’est le pardon que Dieu nous accorde, la remise totale de dette. Nous en avons la certitude à chaque fois que nous recevons le pardon par le sacrement. Cela aussi en bloque plus d’un, qui restent empêtrés dans leur respect humain. Ce n’est pas le prêtre qui dit « je te pardonne », c’est Dieu : il le dit « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ». Si on demande directement pardon à Dieu, autant dire qu’on se pardonne à soi-même. Et ne pas confondre notre difficulté à pardonner avec le refus radical de pardonner ; Dieu connait nos faiblesses et ne demande qu’à nous aider.
Nous aurons à lui « rendre des comptes » au Jugement dernier. « Pardonne-nous nos offenses » s’applique à chaque jour et surtout à ce jour final, « le jour de Dieu ». Mauvaise traduction ensuite : le texte d’origine dit « comme nous avons remis », au passé : Jésus en a parlé dans son explication sur le Jugement denier, qui portera sur notre vie passée et la façon dont nous aurons, nous aussi, fait miséricorde. « Donnez et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. » Ce jugement final n’est que justice, il nous fait regarder notre vie « en vérité ». « Le jugement est sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde, dit St Jacques. Mais la miséricorde [celle de Dieu] se moque du jugement. » Si nous prenons bien conscience de tout cela, si nous nous reconnaissons pécheurs pardonnés, nous pouvons alors pardonner nous aussi, tout du moins essayer et nous engager sur cette voie. Le pardon humain s’enracine dans le pardon divin.
La difficulté a été de traduire le plus correctement possible le texte ancien sans que cela nous donne une fausse image de Dieu. Avant 1966, nous disions : « ne nous laissez pas succomber à la tentation ». Cette formulation ne posait aucun problème aux fidèles, bien qu’elle ne corresponde pas exactement au texte latin que nous pouvions dire à la même époque : « ne nos inducas in tentationem », qui se traduit mot à mot « ne nous mets pas sur le chemin de la tentation ». En 1966 a été imposée une nouvelle traduction dite « œcuménique » : « Ne nous soumets pas à la tentation ».
Cela posait vraiment problème pour la foi des fidèles. L’emploi du verbe « soumettre » faisait croire que Dieu nous mettait sous la loi, sous la dépendance de la tentation. Elle donnait l’image que Dieu se livrait avec nous à un petit jeu cruel et qu’il nous mettait lui-même en situation de pouvoir faire le mal. Comment concilier cela avec la vision d’un Dieu qui ne veut que le bien ? C’était contradictoire et cela s’opposait à des paroles de l’Ecriture. St Jacques dit en effet : « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu » ; Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. » Dont acte.
Voyons donc ce que dit le texte grec : « Ne nous porte pas/ne nous introduis pas dans l’épreuve/la tentation ». Le texte latin disait la même chose. Difficile à comprendre là aussi au premier abord : Dieu peut-il vouloir que nous soyons tentés ? Deux exemples dans l’Ancien Testament vont dans ce sens, mais il faut les comprendre correctement et se rappeler qu’en grec le même mot dit « épreuve/tentation » ; l’épreuve peut être pour nous une occasion de tentation et de chute, on peut avoir envie de baisser les bras. Il y a l’épreuve d’Abraham, à qui Dieu demande de sacrifier son fils, comme cela se fait dans d’autres religions. En faisant confiance totale à Dieu – « Dieu pourvoira », dit-il – Abraham découvre que Dieu est autre, qu’il est Dieu de vie. Avec l’accord de Dieu, Job est mis à l’épreuve par Satan ; c’est sa fidélité à Dieu, son acceptation qui met fin à son calvaire : « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » Dans les deux cas, la mise à l’épreuve renforce la confiance et la fidélité. L’épreuve a rapproché de Dieu.
Dans l’évangile, après son baptême par Jean-Baptiste, c’est l’Esprit Saint qui pousse Jésus au désert « pour y être tenté par Satan». En la personne humaine de Jésus, Dieu est entré dans le monde marqué par la présence et la force du mal. En cela il est pleinement homme, il s’abaisse à vivre notre condition fragile où nous devons sans cesse choisir entre le bien et le mal. C’est un perpétuel combat et Jésus le livre au début et à la fin de sa mission, au désert et au jardin de Gethsémani où il doit à nouveau choisir sa volonté ou celle du Père. « Le serviteur n’est pas au-dessus de son maître » : si Jésus a été tenté, il n’est pas anormal que nous le soyons à notre tour. Et nous avons la capacité nous aussi d’en sortir vainqueurs.
La nouvelle traduction dit « ne nous laisse pas entrer en tentation » ; elle est plus proche des formules en grec et latin sans dire mot à mot la même chose. L’emploi du verbe « entrer » indique comme elles un mouvement, une mise en marche : c’est l’entrée dans le combat contre le mal, ce qu’on appelle « le combat spirituel ». Il faut être fort pour combattre, il faut s’entraîner. Les athlètes et sportifs de tout poil s’imposent des séances d’entraînement strictes, des régimes alimentaires adaptés. Il en est de même pour le chrétien. La tentation, la mise à l’épreuve est là pour exercer notre discernement, reconnaître les suggestions alléchantes – mais illusoires –qui viennent du démon ; nous pouvons exercer ce discernement si nous en faisons la demande à l’Esprit Saint, dont il est un des dons. On peut laisser quelques plumes dans ce combat ; Jésus y a laissé sa vie, mais volontairement, librement. Ne nous étonnons pas si la tentation nous conduit à laisser quelque chose, à changer une façon d’agir ou de penser.
C’est la prière qui nous donnera la victoire car une chose est certaine, dit St Paul : « Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter. » Finalement, la tentation a ceci de bénéfique qu’elle nous pousse à nous rapprocher de Dieu pour demander cette force. Elle s’appelle l’Esprit Saint, Jésus a promis qu’il la donne à ceux qui le lui demandent.
Nous avons commencé la prière avec notre Père qui nous aime, qui est « aux cieux » où tout nous semble bien paisible et heureux. Et voilà que nous la terminons en plein combat. Dans sa lettre aux Ephésiens, St Paul parle du combat spirituel et de l’équipement nécessaire pour bien le mener : la foi, la justice et la vérité de Dieu, la Parole, la prière… Mais pour nous, pauvres humains, la partie n’est pas gagnée d’avance car, dit St Pierre, « votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer. » Il parle en connaissance de cause, lui qui a failli à sa promesse de suivre Jésus jusqu’au bout.
Etre chrétiens ne nous déroule pas le tapis rouge ; il ne s’agit pas ici de demander à Dieu qu’il ne nous arrive pas de mal, mais qu’il nous libère du Mauvais. Car le mal, dans cette dernière demande, n’est pas une abstraction mais une personne, Satan, l’ange qui s’oppose à Dieu. Il est fort dommage que, même dans l’Eglise, la question reste posée de l’existence du diable. « On a fait croire que le diable est un mythe, une image, l’idée du mal. Mais le diable existe et nous devons lutter contre lui », dit le pape François.
Dieu est le seul qui a le pouvoir de nous libérer du mal, et Jésus lui-même priait le Père au soir de la Cène : « Père, je ne te demande pas de les enlever du monde, mais de les garder du Malin. » Nous ne sommes pas « enlevés du monde », mais nous demandons à Dieu son aide et sa protection dans notre combat quotidien contre tout ce qui peut nous éloigner de lui. Quand les apôtres ont appelé Jésus à leur secours dans la tempête sur la mer de Galilée, il n’a pas fait disparaitre la mer, lieu de mort dans la symbolique biblique, mais il a fait en sorte que, tout en restant sur cette mer, ils n’aient plus à avoir peur pour leur vie. Une façon de dire qu’ils sont « sauvés », sauvés pour leur vie matérielle – c’était leur demande : «Seigneur, sauve-nous, nous périssons » – sauvés aussi pour la vie de leur âme.
Nous ne sommes pas comme Jésus, nous ne sommes pas aussi forts que lui et parfois nous nous efforçons seuls à lutter contre le mal qui se manifeste par la tromperie, la tentation, la difficulté, le trouble. Nous nous laissons influencer par le mythe du « surhomme » qui vient à bout de toutes les difficultés. Dangereuse illusion. Nous avons besoin d’aide. Sur le chemin du Calvaire, Jésus a eu besoin de l’aide de Simon de Cyrène pour aller jusqu’au bout. Il est plus facile de vaincre le mal lorsqu’on est soutenu et aidé.
Où trouvons-nous cette aide ? Dans la prière, bien sûr, et la prière en communauté. Rappelons-nous que la prière dont il s’agit ici est le « Notre» Père, pas le « mon » Père. Chacun de nous a besoin de l’Eglise, c’est-à-dire de l’ensemble des frères et sœurs qui constituent nos communautés. « Les assemblées, écrivait un évêque, ont ces avantages qu’il y a d’ordinaire quelqu’un qui montre le bon parti et y ramène les autres. Il n’est pas aisé de corrompre toute une compagnie, mais il est très facile de gagner un homme seul ». Beaucoup d’animaux, oiseaux ou autres, ont compris que leur survie tient au fait qu’ils vivent en bandes, en troupeaux.
L’Eglise dit pour nous cette prière lors de la messe, après le Notre Père (formule d’avant la nouvelle traduction liturgique) : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; par ta miséricorde, libère-nous du péché, rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l’avènement de jésus Christ, notre Sauveur. » Et la prière eucharistique n° 4 dit : « la création tout entière enfin libérée du péché et de la mort ».
Comme aux premiers temps de l’Eglise, nous sommes impatients et nous nous demandons pourquoi Dieu tarde tant à évincer définitivement le démon. St Pierre explique : « Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur n’est pas en retard pour l’accomplissement de ce qu’il a promis, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. » Donc, gardon confiance et courage, avec son aide.