La lecture de cet évangile m’a replongé dans un souvenir particulièrement émouvant. C’était il y a bientôt 20 ans, à l’occasion du festival des Vieilles Charrues à Carhaix. Des jeunes participaient durant dix jours à l’organisation, effectuant des services de toutes sortes. Sylvain, jeune homme porteur de trisomie 21, avait servi des verres d’eau aux festivaliers durant les 4 jours du festival. Le dernier jour, au moment du départ, il avait exprimé devant tout le monde : « Il n’y en a qu’Un à qui je n’ai pas servi un verre d’eau ». Il avait alors déposé devant les autres un verre qu’il avait rempli d’eau. Le silence qui avait suivi résumait la manière dont il avait touché les cœurs : donner ; donner de soi ; donner sa vie !
Et nous aujourd’hui, quelle eau offrons-nous à Dieu ? De quoi Dieu a-t-il soif ? Cette question nous renvoie inévitablement à une rencontre (dans l’évangile de Jean) : la Samaritaine (Jn 4, 5-26). Elle n’imaginait pas, cette jeune femme, repartir avec le cœur rempli d’amour en venant puiser. Mais Jésus non plus ne s’attendait pas à cette rencontre qui a comblé sa propre soif au-delà de ce qu’il imaginait. La soif du Christ révèle celle de Dieu : Il a soif de nous rencontrer !
Dans la 1ère lecture, on voit une femme qui fait un peu de place dans sa maison pour accueillir le prophète Elisée. Et il vient demeurer chez elle. En retour, elle obtiendra ce qu’elle n’attendait plus, elle qui se croyait stérile ! Il y a des stérilités apparentes qui sont comme des bénédictions, quand elles ouvrent au don et à la vie partagée. Une de mes amies proches a longtemps souffert d’être seule. J’en ai été témoin direct. Et puis, peu à peu, elle a accueilli cette réalité qui s’imposait à elle comme une bonne nouvelle. Elle a alors fait de sa vie célibataire une bonne nouvelle, qu’elle partage avec les pauvres, tout spécialement.
Mais comment comprendre que Jésus demande à ses apôtres de le préférer à son père ou sa mère, son fils ou sa fille !? Cet égocentrisme apparent n’est-il pas scandaleux ? Pour le comprendre, il faut tenter d’entrevoir la logique qui est celle de Dieu. Si Jésus compare, c’est qu’il nous invite à sortir de nos conceptions humaines pour ouvrir l’horizon. L’amour de Dieu ne fait pas nombre avec celui de ses proches. Il le transcende et il l’irrigue ; il le déploie et le sublime… quel que soit l’amour filial ou parental ; fraternel ou même politique, car comme le dit le pape François (reprenant Pie XI) : « La politique est considérée comme la forme la plus haute de la charité »., On retrouve alors notre vieil Elisée, offrant à son hôtesse ce qu’il n’a pas lui-même : un enfant ! La vie en abondance quand on s’ouvre à l’amour gratuit.
Pour les prêtres que nous sommes, avec Dominique, une vie de colocation permet de partager la vie de personnes dont on découvre peu à peu combien elles sont formidables. L’intimité d’une coloc a tissé entre nous une relation que nous ne soupçonnions pas. Nous avons même des enfants que nous n’imaginions pas, des enfants que la vie met sur notre chemin !
Il y a une autre parole rude que prononce Jésus : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi ! » En fait, on ne peut s’inscrire dans les pas du Christ sans le laisser toucher, et même bouleverser notre existence. Il s’agit pour un chrétien de conformer sa vie à celle de Jésus. L’évangile de Jean (encore !) le définit : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples. Alors vous connaitrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ! » (8, 31) Cela prend toutes les formes, si on est prêt à répondre quand ça se présente.
S’attacher à Jésus n’est cependant pas qu’une question d’éthique à mettre en œuvre, condition nécessaire mais pas suffisante ! C’est Saint Paul qui le professe aux Romains : « Par le baptême, nous avons été ensevelis avec lui ! » Parole encore une fois mystérieuse. Elle me fait penser à un extrait du film « des hommes et des dieux ». On y voit le prieur, Christian, converser avec frère Christophe. Celui-ci est traversé d’angoisses nocturnes qui l’empêchent de trouver le sommeil. Il est jeune encore. Christian lui dit une parole qui change tout et qui libère : « Notre vie, nous l’avons déjà donnée ! » Par le baptême c’est pareil : Nous avons donné notre vie à Dieu, et il nous faut toute une vie pour le comprendre et le déployer.
Vivre comme les ressuscités que nous sommes nécessite d’abandonner bien des choses pour ouvrir à Dieu notre maison, et découvrir que c’est lui qui finalement nous accueille.
C’est possible à tout âge, et il y a mille manières « d’ouvrir notre maison » : Savoir perdre du temps avec quelqu’un qui en a besoin ; savoir écouter ; essayer de comprendre ; s’interdire de juger ; promulguer des conseils quand on vous le demande, mais s’empêcher de le faire sinon ; prendre du temps pour Dieu, en veillant, en travaillant ou en marchant… Laisser un peu de place pour l’autre, quel qu’il soit, quand il « frappe à la porte ». Tout bien réfléchi, n’est-ce pas cela vieillir ?!
Un homme, un artiste anglais, l’a résumé dans une définition magnifique : « Vieillir est un processus extraordinaire, où l’on devient la personne que l’on aurait toujours dû être. » Il s’agit de David Bowie.
La foi, la relation avec Dieu, n’est-ce pas un peu quelque chose comme ça ?