Ce vendredi, je me suis fait “la voix d’un autre” pour m’adresser au nom de l’évêque de notre diocèse aux musulmans de Lannion réunis à l’occasion de l’Aïd el Fitr[1].
Ils étaient plus de 200, réunis dans la grande salle des Ursulines que leur avait mis à disposition la commune. Après la grande prière qui conclut le mois de ramadan, ils partageaient l’encas, disposés autour de deux immenses tablées.
C’est Moussa[2], réfugié d’origine égyptienne, qui m’a accueilli. Il s’est trouvé en situation très précaire après avoir été débouté et avoir reçu ‘l’inévitable’ OQTF[3]. Il portait dans ses bras un petit garçon, son fils. Moussa s’est marié après avoir obtenu sa régularisation. Il travaille dans un ‘métier en tension’[4] car il est ouvrier du bâtiment.
L’imam a pris le micro et m’a présenté aux gens assemblés. Puis il m’a donné la parole. J’ai salué ceux que je connais, et les autres aussi : “Aïd Moubarak !” Puis j’ai lu le papier que j’avais dans la poche : ”C’est avec amitié que nous vous présentons, au nom des catholiques des Côtes d’Armor, tous nos vœux de paix et de joie pour la fête de l’Aïd el fitr…”
L’évêque évoque alors cette année particulière, où Ramadan et Carême se vivent conjointement. Il parle de la paix dans notre monde déchiré : “…puissions-nous continuer à avancer ensemble sur des chemins de fraternité, de respect et de paix.” La salle applaudit chaudement.
Invité à leur table, je suis interrogé par Mamadou, jeune originaire du Cap Vert. Il me demande comment se passe notre carême. Il m’interroge aussi sur le sens de Pâques, et m’amène à lui dévoiler simplement le cœur de la foi chrétienne. Un homme à ses côtés me dit alors : “Nous aussi, nous croyons en Jésus. Nous attendons son retour à la fin des temps.” Nous savons tous les 3 que ce qui nous différencie dans la foi, c’est sa mort sur la croix et sa résurrection. Il n’est nul besoin de s’étendre.
Ce jour-là, ce qui nous unit n’est-il pas plus grand ?
Mamadou se lève à l’invitation de l’Imam, pour aller proclamer une sourate du Coran avec les enfants. On me transmet un téléphone portable, avec la traduction qui me permet de comprendre : ”Ceux qui redoutent leur Seigneur, bien qu’ils ne l’aient jamais vu, auront un pardon et une grande récompense…”[5] Nous échangeons longuement sur nos religions respectives. Des jeunes, que je connais par le scoutisme, viennent me saluer. Des réfugiés me sourient de loin. Je suis en terre familière.
Je me lève pour partir et on me remet une boîte remplie de petits gâteaux.
Je remonte alors la rue qui mène à la maison, avec au cœur un sentiment de gratitude, action de grâce qui vient d’ailleurs.
Depuis dix ans à Lannion, nous avons choisi de prendre le chemin de l’amitié qui ouvre à la fraternité. Nous n’avons plus besoin de montrer notre respect mutuel. Nous le savons et nous entrons ensemble dans une intimité plus grande, celle des amis de Dieu, le Miséricordieux.
Cette année, les chrétiens du Collectif Espoirs[6] invitent à leur tour leurs amis musulmans à les rejoindre pour vivre ensemble une soirée dans la semaine de Pâques[7].
La fraternité, n’est-ce pas le chemin que Dieu nous propose à vivre : la voie d’un Autre !
Patrick SALAÜN
[1] L’Aïd el fitr : Fête musulmane marquant la fin du mois de Ramadan.
[2] Les prénoms sont changés
[3] OQTF : Obligation de quitter le territoire français
[4] Métiers en tension= dispositif de l’Etat, facilitant l’accès à la régularisation pour des personnes travaillant dans des secteurs manquant de main-d’œuvre.
[5] Sourate 67, « Al-Mulk » (la royauté)
[6] Collectif Espoirs : ‘écoute et solidarité pour une ouverture interreligieuse et spirituelle’ – Créé à Lannion en 2016, à l’initiative des Musulmans après l’assassinat du père Hamel.
[7] Jeudi 9 avril à 20h30 au centre pastoral Notre Dame de Fontaines.