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Homélie – l’aveugle né
L’aveugle n’est pas celui qu’on croit… Sommes-nous aveugles ou voyons-nous ? Jésus nous interroge, et ce n’est pas commode !

Vous pouvez légitimement vous demander pourquoi j’ai choisi la lecture intégrale de ce texte. Il y a bien des détails superficiels qu’on peut laisser de côté, non ? Mais comme dirait l’autre, « le diable se cache dans les détails » !

Il est ici question d’un aveugle de naissance que certains des disciples de Jésus devaient connaitre. Jésus le guérit au moyen d’une sorte de boue faite avec sa salive, geste de thaumaturge un peu surprenant, mais profondément symbolique : la salive est nécessaire à l’action de parler, et c’est bien la parole du Fils de Dieu qui vient ouvrir les yeux des aveugles de naissance que nous sommes !

Mais je vais trop vite, car ce long texte est enserré entre 2 passages un peu… théologiques, où l’on fait dire à Jésus deux choses : Il est la lumière qui vient ouvrir nos yeux d’aveugles ! Et il est envoyé, un terme important sur lequel on reviendra !  

Car voilà le jeu des interrogatoires, et le texte est construit comme une enquête de police :

Les voisins d’abord, les familiers qui le connaissent depuis sa naissance. « Il faut tout un village pour qu’un enfant grandisse » dit un proverbe burkinabé. Cela dérange quand on sort de la place qu’on vous a assignée depuis les origines… Le village accepte difficilement le changement. Les voisins, ici, sont pourtant bien obligés de constater qu’il voit, l’aveugle. Alors « on l’amène » rencontrer les Pharisiens, les hommes de la loi, pour leur faire reconnaitre « sa guérison ».

S’ensuit un nouvel interrogatoire. Ce n’est pas tant le miracle en lui-même qui les dérange, mais le fait que Jésus l’ait fait un jour de Sabbat. Enserrés dans leur rôle de ‘gardiens’, ils ne voient même plus l’objet de la loi. Leur rôle prend toute la place et les empêche d’écouter ce que dit leur cœur. Combien connaissons-nous de ces personnes incapables de penser librement ?! Or avec Jésus, il s’agit bien d’exercer sa liberté !

Arrivent les parents, convoqués par les chefs religieux. C’est la famille, le lien du sang. On voit parfois certaines familles bousculées, quand l’un des membres quitte le rôle dévolu par le ‘théâtre familial’. Cela réveille des blessures, ou bien peut en provoquer. « Il est assez grand pour s’expliquer ! » formule étonnante des parents qui semblent se désolidariser de leur fils ! Ils sont tenaillés par la peur, et le renvoient à nouveau vers les Pharisiens inquisiteurs.

Dernière phase du dialogue. Que dis-je… du procès ! « Rends gloire à Dieu ! » : Quelle étrange injonction ! A leurs yeux, celui qui guérit ne peut être de Dieu puisqu’il ne respecte pas la loi. Ainsi, l’attachement des pharisiens aux dogmes les rend aveugles et sourds. Leur attachement excessif à la religion fait d’elle une idéologie, et les rend aveugles à Dieu quand il se dévoile dans le plus faible : « Il y a une chose que je sais : j’étais aveugle et maintenant je vois. » Même le miracle, ils ne le voient pas !

Revenons à l’aveugle, et cette histoire de piscine : « Vas te laver à la piscine de Siloé » lui dit Jésus, et le texte précise que ça veut dire ‘envoyé’ : Qu’est-ce à dire ? Accepter d’être envoyé par Jésus redonnerait la vue ?

Poussons la logique : On n’est pas envoyé hors sol ! On est nécessairement envoyés quelque part, dans un pays où vivent des gens.

On est envoyés par Dieu auprès de ces gens, et c’est notre baptême qui le provoque : C’est en étant plongé tout entier dans l’eau de Siloé que l’aveugle recouvre la vue. Plongé tout entier dans l’eau, c’est ainsi qu’on baptisait en ce temps-là !

C’est donc « tout entier », par notre baptême, que nous sommes envoyés auprès des gens qui vont nous rendre la vue. Sortir dehors vers des gens, c’est être amenés à comprendre et à voir aussi le monde avec leurs yeux, leurs représentations. Est-ce donc cela qui rendrait la vue ?

Oui, et c’est aussi cela qui fait sortir d’un système mortifère.

Cette quête des pharisiens me fait penser à une forme de paganisme. Etymologiquement, ce mot renvoie au village, au clan, quand il est présenté comme l’absolu de toute référence au réel. C’est le système dans lequel étaient enfermés les Pharisiens, qui ne sont pas sans faire penser à certains mollahs ou certains présidents des Etats-Unis d’Amérique… C’est bien le drame de notre époque insécurisante : On pense souvent qu’on retrouve sa sécurité en s’enfermant sur ses valeurs, dans sa communauté, dans son pays : « Le nationalisme, c’est la guerre » avait dit le vieux président Mitterrand, au soir de sa vie politique. Nous connaissons cette mécanique : Le paganisme produit l’ignorance ; l’ignorance est le chemin vers la peur de l’autre et le rejet ; la peur génère la violence…

Le meilleur remède à ce paganisme qui rend aveugle, c’est la vertu du pèlerin : accepter de se laisser envoyer auprès de gens qu’on ne connait pas. Le pèlerin pérégrine : Péri-agro = aller vers le pays d’à côté ; faire un détour jusqu’à la terre de l’autre. Se laisser laver le regard pour que la vue nous soit donnée !

Et comme l’aveugle, je m’entends interroger : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Comme l’aveugle je vois, et je découvre que le Christ est déjà présent sur les terres ignorées de mon existence…

« Je crois Seigneur ! »