« Il a rendu libres tous ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves. » L’épitre aux Hébreux n’est pas un texte facile. Il utilise des concepts familiers aux juifs et qui nous sont étrangers. Et pourtant, s’il fallait donner une définition de l’enfant que porte le vieux Syméon dans ses bras, l’épitre aux Hébreux le fait à merveille : « Il a rendu libres tous ceux qui passaient leur vie dans une situation d’esclaves, par crainte de la mort. » Voici la promesse de cet enfant ! Et voici la promesse que devrait entendre chaque enfant qui vient au monde, et qu’il devrait voir réalisée pour lui. Nous sommes pourtant encore trop souvent prisonniers de nos propres esclavages.
Ce jour-là, Joseph et Marie se rendent au temple pour présenter l’enfant, leur premier né, au Seigneur, selon la loi de Moïse. En faisant ainsi, les parents confessent que tout ce qu’ils possèdent vient de Dieu, et leurs enfants aussi ! Ainsi le sacrifice de petits animaux vient remplacer les sacrifices anciens et païens du 1er né. Les petites colombes, au lieu de l’agneau, indiquent qu’ils sont pauvres sans doute, mais surtout que cet enfant ne vaut pas grand-chose dans la logique financière qui régit les relations sociales de l’époque. Nous savons, nous, que ce « pas grand-chose » transformera le monde par la volonté de Dieu !
Il nous revient alors de porter nos regards vers les « pas grands choses » de notre société, nos cités ou villages, notre quartier et même nos familles… Quelles sont les personnes que nous ne voyons pas (ou pire, que nous choisissons de ne pas voir !) Anciens de nos Ehpad ; étrangers sans papiers qui marchent dans nos rues ; malades ou prisonniers, considérés comme des citoyens de seconde zone… Il n’y a pas de seconde zone aux yeux de Dieu. Tous ont part à la même promesse, mais pour ceux qui ont de la richesse, ils n’y auront part qu’en partageant, d’une manière ou d’une autre !
Un enfant sauvera le monde ! C’est ce que professe le vieux Siméon à ses parents à cet instant-là. Ce vieil homme était ‘juste et pieux’ et il attendait la ‘consolation d’Israël’. Avec les bergers ils ont en commun de veiller. Ceux qui ne veillent pas, jamais, laissent passer tant de signes de Dieu !
C’est l’Esprit qui inspire à Siméon de venir au temple. Il n’a pas eu besoin de se manifester dans des apparitions, mais c’est l’intime conviction qui suffit à le mettre en route. Le propre d’un ancien est d’avoir la maturité spirituelle qui permet d’entendre la « voix de Dieu ». Si je ne l’entends pas, jamais, c’est que je ne l’attends pas assez, ou que ma vie est étouffée dans le bruit de mes agitations…
Siméon se satisfait porte l’enfant dans ses bras et il est heureux : « Maintenant, ô maitre souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller… » L’attente de toute sa vie est comblée. Il est maintenant prêt à s’en aller, prêt au grand passage.
J’ai vécu il y a quelques semaines la fin de vie de mon père. J’ai été impressionné de voir comment, en quelques semaines, il a perdu les derniers sens qui lui restaient et ses dernières capacités. Il était de nouveau fragile comme peut l’être un bébé. Comme si les deux extrémités de l’existence se rejoignaient à l’instant de la naissance et à celui de la mort. Il y a là une sagesse que je peine encore à comprendre. comme si la promesse d’une vie ne peut se réaliser que dans le lâcher-prise d’une existence… jusqu’à donner la seule chose qui nous tienne encore vivant : le souffle.
Syméon se tourne alors vers les parents, et leur dit, après les avoir bénis, ce qui va advenir pour eux avec cet enfant : « Il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup… signe de contradiction ! » et se tournant vers sa mère : « et toi-même, une épée te transpercera… » D’une certaine façon, le vieil homme annonce l’inversion des valeurs que souhaite le Seigneur. Saint Paul le dira d’une autre manière : « Ce qui est folie aux yeux des humains devient sagesse aux yeux de Dieu ! » (1Cor 3, 19) On peut alors penser à ce qui ordonne aujourd’hui notre monde et les débats qui agitent le monde médiatique. Des grands patrons ont, par exemple, demandé que leurs soient allégées les charges sociales. On voudrait les croire lorsqu’ils affirment payer trop d’impôts, et l’on peut comprendre que des charges trop grandes puissent peser excessivement sur les entreprises. Mais il faut toujours se rappeler que les charges sociales servent à payer la protection des plus fragiles : les malades ; les chômeurs ; les anciens… et tous les services publics qui sont la seule richesse des plus pauvres. Peut-être ces grands patrons pourraient-ils avoir la décence de penser que la logique trumpienne n’intègre pas tout le monde !
Les agitations du monde, celles de notre existence, n’aident pas à accueillir Dieu qui passe. Le risque est grand que passe le salut sans que nous ayons pris le temps de l’accueillir. Mais quel est-il ? Comment le reconnaitre ? Alors j’ai pensé à Kevin, jeune garçon d’origine étrangère que j’amène à l’école tous les matins. Je me lève tôt, plus tôt que lui pour qu’il n’arrive pas en retard. Et je découvre l’importance d’être simplement là, comme le font tous les parents du monde, sans se poser de question. C’est peu de chose, mais j’ai le sentiment que cela touche à l’essentiel, pour qu’un jour ce jeune homme puisse à son tour honorer la promesse qui lui a été faite en venant au monde.