‘Maudit soit l’humain…’ ‘Bénit soit l’humain…’
‘Heureux est l’humain…’
‘Si le Christ n’est pas ressuscité… nous sommes les plus à plaindre des humains’
‘Heureux…‘ par trois fois. ‘réjouissez-vous, tressaillez de joie’
‘Quel malheur pour vous’, par quatre fois…
Il est question de la bénédiction ou de la malédiction, du bonheur ou du malheur. L’évangile ne reprend pas les termes de bénédiction ou de malédiction. Il indique plutôt des chemins de bonheur ou de malheur. Une traduction plus littérale propose ‘Hélas pour vous’ plutôt que ‘Quel malheur pour vous’. En d’autres termes : ‘vous faites fausses routes’.
Une fois de plus, Jésus prend sa tradition à rebrousse-poil. Dans de nombreux passages du premier testament, il nous est dit que la richesse et l’abondance sont des signes de la bénédiction de Dieu. Nous l’avons entendu dans le psaume de ce jour : Celui qui murmure la loi du Seigneur jour et nuit « est comme un arbre planté près d’un ruisseau, qui donne du fruit en son temps, et jamais son feuillage ne meurt ; tout ce qu’il entreprend réussira. » Un autre psaume dit que le juste grandira comme un palmier. Or, Jésus dit l’inverse. L’arbre dressé à la fin de sa vie est celui de la croix.
Faut-il en baver sur terre pour mériter son salut ? Certains l’ont prétendu. Ceux qui avançaient de tels propos étaient des personnes plutôt à l’abri des épreuves. Ils parlaient ainsi pour éviter que les pauvres bousculent l’ordre social.
Alors comment entendre ces ‘Heureux’ et ces ‘Hélas pour vous’ ?
Dans l’évangile de ce jour, deux versets ont été omis. Je me permets de les réintroduire : « Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une grande multitude de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon. Ils étaient venus l’entendre et se faire guérir de leurs maladies ; ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs retrouvaient la santé. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous. » (Luc 6, 18-19)
« Ils étaient venus l’entendre et se faire guérir »
Jésus commence par guérir tous ceux qui viennent à lui sans se préoccuper de savoir s’ils sont juifs ou païens : Tyr et Sidon sont en terre païenne. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il parle. Quand Jésus envoie les 72 disciples, il leur dit « Guérissez les malades et dites : « le règne de Dieu s’est approché ». L’annonce de la Bonne Nouvelle commence par le soulagement des souffrances. La pauvreté comme les pleurs n’ont pas de vertus en eux-mêmes, mais ceux qui viennent à Jésus ont faim de parole et de santé, et c’est cette faim-là qui les met en route. Au jeune homme riche qui demande à Jésus ce qu’il lui faut faire pour avoir la vie éternelle, Jésus, après un dialogue répond : « Une seule chose te manque : va vend tout ce que tu as, et suis-moi. » Ce qui manque au jeune homme riche… c’est de manquer !
Il faut une certaine faim, un désir, pour s’aventurer. Wagner a dit un jour « Toute œuvre d’art est un cri : ‘Je voudrais’ ! » Cela signifie pour lui, l’immense musicien, qu’il y a un désir à la source de toute œuvre d’art.
Pour aimer, il faut désirer. Mais, si je cherche à posséder l’autre, je tue l’amour, et l’être aimé étouffe. Si je pleure, je suis disponible à la consolation. Si j’enfouis ma peine, ma douleur, je me ferme à la consolation, et suis par là même, incapable de consoler. Fermé à ma propre souffrance, je suis fermé à celle des autres : j’ai trop peur que la souffrance des autres vienne réveiller la mienne.
Oui, hélas, pour vous les riches en argent, en satisfaction, en reconnaissance sociale… Vous n’avez plus de désir sauf, peut-être, celui d’être plus riche… Aux États Unis, depuis que les plus riches sont au pouvoir, les cordons de la bourse se ferment pour tout ce qui relève de la solidarité.
La plupart du temps, nous sommes riches par rapport à certains et pauvres par rapport à d’autres. La frontière entre riches et pauvres nous traverse, comme celle qui sépare les brebis des boucs. « Chaque fois que vous avez donné… ou pas, c’est à moi que vous l’avez fait ». Nous avons tous donné… et tous également, nous n’avons pas donné !
La question qui nous est posée, me semble-t-il, est de savoir si le riche en moi ne fait pas taire le pauvre ; si je ne fais pas sécher mes pleurs à grand coup d’éclat de rire ; si je cherche toujours l’approbation des autres pour masquer mon manque de confiance en moi. Est-ce que j’accueille ma pauvreté pour, ainsi être en mesure d’accueillir celle des autres ? Est-ce que j’accueille mes larmes pour, ainsi, entrer dans le cercle heureux de la consolation : devenir un consolé-consolant.
Il reste le troisième ‘heureux’ : « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable à cause du Fils de l’humain. » Les deux premiers heureux s’adressent à tous les humains. Le troisième concerne ceux qui sont rejetés à cause du fils de l’Humain.
Ceux qui, aujourd’hui, ont mis leur foi en Jésus Fils de Dieu et Fils de l’humain et croient que l’humanité ne va pas à sa perte puisque l’avenir est assuré, sauvé, assumé par Jésus, ne craignent pas d’être rejetés. Saint Jean parle ainsi de ceux qui sont dans le monde sans être du monde, et qui pourtant croient au salut du monde par la mort et le relèvement de Jésus.
Jacques Sommet, un jésuite qui a vécu l’expérience des camps de concentration, raconte que l’épidémie de typhus se déclare dans le camp. Les nazis abandonnaient à l’écart les personnes atteintes. Des hommes se sont regroupé pour savoir quelle attitude adopter vis à vis de ces personnes enfermées dans des baraquements, que les gardiens du camp laissaient mourir sans soins. Certains pensaient qu’il ne fallait pas risquer sa santé pour être disponible pour construire une société de justice après la guerre. Quelques chrétiens et quelques médecins agnostiques ont choisi d’accompagner les malades en disant que, si aujourd’hui nous laissions de côté ces malades, n’aurions-nous pas demain, à l’heure de la reconstruction, de bonnes raisons pour en laisser d’autres de côté. Ceux-là, dans l’état d’épuisement qui était le leur, ont pris ce risque au nom de leur foi dans le fils de l’humain.
Si le Fils de l’humain ne s’est pas relevé d’entre les morts dit Paul, ils sont alors les plus à plaindre des humains.